Burn-out : quand demander de l’aide devient une épreuve
Le paradoxe qui mène au sentiment d’injustice
Le burn-out, c’est avoir tenu trop longtemps, ne plus avoir la force de continuer comme ça. Voire de continuer tout court. Le corps dit stop. Le cerveau aussi parfois. Ne plus pouvoir bouger. Ne plus pouvoir réfléchir. Ne plus pouvoir décider. Ne plus avoir la force même pour des actions simples et évidentes : se laver, faire des courses, se préparer à manger, passer un appel pour prendre un rendez-vous, se déplacer. Parfois seulement quelques dizaines de pas, et c’est toute l’énergie de la journée qui est consommée.
Pour certaines personnes, les symptômes sont tellement visibles et impressionnants qu’elles sont prises en charge rapidement et hospitalisées. J’ose espérer qu’elles sont ensuite bien accompagnées, que leur souffrance est reconnue, et qu’elles bénéficient d’un temps de reconstruction suffisant.
Mais pour d’autres, qui peuvent encore un tout petit peu, juste assez pour dire stop, c’est une autre histoire. D’abord, l’impression d’aller quémander un arrêt à un médecin généraliste qui, au mieux, comprend et accepte. Mais si ce médecin ne met pas le mot burn-out, c’est un simple arrêt de travail. Un arrêt qui risque de durer, qui va le pénaliser. Un arrêt qui ne pourra être suffisamment prolongé que par un autre spécialiste, avec assez d’autorité pour l’imposer. À cet instant, le patient a besoin d’aide. Pour tout. Pour toute décision. Il accepte enfin de s’en remettre à quelqu’un d’autre. Mais il découvre qu’on lui demande de se battre pour avoir le droit d’être suivi, accompagné.
Le patient a besoin que le système de santé lui apporte de l’aide, c’est à lui d’aller la chercher, avec un véritable parcours du combattant. Vous connaissez des difficultés, selon votre localité, à trouver un pédiatre, un dentiste, un ophtalmologue, un dermatologue, voire un médecin généraliste ? Vous passez des heures à parcourir des listes de noms, à tenter de prendre un rendez-vous en ligne, à appeler pour vous entendre dire, une fois de plus « ne prend pas de nouveau patient ». Et quand vous tombez enfin sur un professionnel qui peut vous recevoir, le délai est de plusieurs mois, ou la distance vous demande de bloquer au moins 1/2 journée voire 1 journée rien que pour ce rendez-vous. Ou les 2 à la fois.
C’est ce que peut traverser également une personne en burn-out : psychiatre, psychologue, médecine du travail, répétition des rendez-vous chez le médecin généraliste. Ajoutez parfois un avocat, des accompagnements thérapeutiques supplémentaires, histoire de compléter le tableau. Chercher des rendez-vous, essuyer des refus, recommencer jusqu’à trouver des professionnels qui acceptent un nouveau patient ou un nouveau client, s’y préparer, s’y rendre, c’est énergivore. Jongler entre les dates de rendez-vous, les délais d’attente, parfois les indélicatesses voire la maltraitance ou le mépris du personnel de santé lui aussi à bout de force ou seulement mal formé, supporter la pression du médecin et des différents organismes à chaque fois que la question de la reprise du travail est évoquée, c’est une charge mentale énorme, qui demande aussi beaucoup d’énergie. Sauf que là, l’énergie, il n’y en a plus. Pire, toutes ces injonctions, et le temps consacré à y répondre, empêchent le repos. Le vrai repos, celui qui serait nécessaire, et qui consiste à n’avoir aucune autre obligation que prendre soin de soi, à son rythme, pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois d’affilée.
Je ne mentionnerai pas la charge mentale supplémentaire liée à la culpabilité, à la vie qui continue, parfois avec des proches qui ne comprennent pas, ou qui ont eux-mêmes besoin d’être aidés et accompagnés par la personne en burn-out.
Alors l’idée est tentante de laisser tomber. Certains peuvent avoir des idées noires, voire passer à l’acte. D’autres comptent sur un changement d’organisation ou de service pour retrouver un environnement de travail plus serein. Sortir d’un environnement toxique est certes une condition importante, mais s’assure-t-on toujours que la personne concernée est suffisamment reposée et son système nerveux sorti du mode survie, avant de lui imposer de reprendre le travail ? D’autres encore vont précipiter un départ de l’entreprise, si possible en rupture conventionnelle, seulement pour que toute cette pression s’arrête. Ne plus se sentir persécuté par le système de santé. Ne plus se demander si et quand il faudra retourner travailler. Avec un peu d’optimisme, la personne peut espérer profiter d’une période de chômage pour faire une formation et peut-être profiter de cet élan de nouveauté pour se reposer un peu. Mais globalement, combien retournent trop tôt au travail, par peur de la précarité, parce qu’ils n’ont matériellement pas d’autre choix ?
Pour avoir moi-même vécu cette épreuve, j’ai du mal à ressentir autre chose que de la colère et une profonde injustice. Pas pour moi, même si certains diront peut-être que ce serait justifié. Non, un sentiment de colère et d’injustice d’entendre de multiples témoignages de personnes qui traversent les mêmes turbulences, font face aux mêmes incompréhensions, au point d’angoisser à l’idée de rencontrer un nouveau professionnel pourtant censé leur apporter de l’aide. En lieu et place de l’espoir, ils expriment de la peur : la peur de ne pas être cru, la peur de ne pas avoir la force d’y aller, la force de continuer, la peur d’entendre une parole trop violente qui va les faire replonger et régresser, la peur de devoir reprendre le travail trop tôt, ou parfois seulement la peur de ne pas réussir à reprendre assez de force et par conséquent de mettre en danger toute leur famille à cause de leur perte de revenus.
Je ne sais pas comment terminer cet article. J’aurais aimé proposer des pistes constructives, ou un message porteur d’espoir. Mais à ce jour, ce qui domine, c’est ce sentiment d’injustice et un manque cruel de compréhension de ce que signifie être épuisé, même de la part de personnes qui ont sincèrement envie d’aider ou qui sont elles-mêmes épuisées. Je sais qu’il existe des professionnels capables de comprendre, merci à eux d’être là, même s’ils n’ont malheureusement pas toujours les moyens d’apporter l’aide et les solutions comme ils le voudraient. Eux aussi sont témoins de l’injustice vécue par leurs patients ou clients. Merci également aux proches qui, malgré leur absence de formation et leur propre sentiment d’impuissance, comprennent, compatissent, et cherchent à aider de leur mieux, quitte à s’épuiser également.
Si vous vous reconnaissez dans ce que j’écris, sachez que votre ressenti est légitime. Et si cela peut vous aider de mettre des mots, je serai curieuse de savoir comment vous percevez cette réalité, et ce qui pourrait, selon vous, être amélioré.
